Platonov

de Tchekhov

Traduction
Nino Noskin

Adaptation
Nikson Pitaqaj

platonov site

avec
Henri Vatin
Lina Cespedes
Yan Brailowsky
Zachary Lebourg
Anne-Sophie Pathé
Nikson Pitaqaj
Marc Enche
Elise Pradinas

Création lumières
Piotr Ninkov

Décors
Sokol Prishtina

Costumes
Drita Noli

Un mot du metteur en scène

« Platonov est la toute première pièce de Tchekhov. Celui-ci n’avait que dix-huit ans lorsqu’il a écrit cette œuvre colossale, magnifique fourre-tout nourri par la fougue de la jeunesse avide d’explorer sans concession toutes les facettes de l’humanité. C’est une pièce monstrueusement riche d’une abondance de thèmes qu’elle traite avec une effroyable lucidité et une grande profondeur. C’est une pièce phénoménale de par son extraordinaire longueur, qui oblige à faire des choix.

2014-04-08 02.37.03J’ai décidé de centrer mon adaptation sur le rapport de Platonov aux personnages qui l’entourent, en occultant la dimension financière du texte. Ainsi, je parviens à une pièce qui dure environ deux heures au lieu des quatre nécessaires pour monter l’intégralité du texte. Mon adaptation limite le nombre de personnages (qui passe de quinze à douze) tout en conservant l’idée de foisonnement d’une foule de personnages lancés dans l’opacité de leur époque, se heurtant aux frontières de leur monde, de leur société, de leurs propres désirs et de ceux d’autrui. J’ai conservé tous les personnages féminins et j’ai restreint le nombre de personnages masculins pour ne garder que ceux qui constituent avec Platonov les différents triangles amoureux. Mon objectif est d’axer le focal de mon adaptation sur les trajectoires des différentes amours, sur la naïveté de Platonov qui exacerbe la douleur, sur le trouble d’une génération désenchantée.

Platonov appartient à tous, femmes et hommes, et finit par être sacrifié sur l’autel de sa miséricorde.

J’ai donc choisi d’appréhender Platonov dans son rapport à l’amour, au désir, au don de soi. Selon moi, Platonov n’est pas un tricheur qui manipule les femmes pour son propre plaisir charnel et égoïste. Platonov est sincère dans son amour pour toutes ces femmes qui l’entourent et il se donne à chacune corps et âme, sans calcul.

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Platonov appartient à tous, femmes et hommes, et finit par être sacrifié sur l’autel de sa miséricorde. J’ai donc choisi d’appréhender Platonov dans son rapport à l’amour, au désir, au don de soi. Selon moi, Platonov n’est pas un tricheur qui manipule les femmes pour son propre plaisir charnel et égoïste. Platonov est sincère dans son amour pour toutes ces femmes qui l’entourent et il se donne à chacune corps et âme, sans calcul. Il est pour moi une figure christique entièrement vouée aux autres, qui a la force de ne pas se mentir ni de mentir à ceux qui l’entourent. Lorsque Platonov meurt, le monde s’écroule avec lui. Il est le réceptacle des angoisses, des peurs, du refoulement de tous les personnages qui l’admirent plus qu’ils ne le condamnent, qui l’aiment plus qu’ils ne l’acceptent, qui ont besoin de lui plus qu’ils n’osent se l’avouer. Ce qui m’intéresse chez Platonov, c’est son aspiration à être un homme qui se détache de la médiocrité du quotidien. Ce qui me rend ce personnage touchant, c’est son goût pour le langage, qu’il considère non pas comme un vulgaire outil lui permettant de parvenir à ses fins mais comme le vecteur noble de la grandeur de l’homme.

Selon moi, la grandeur de Platonov, c’est sa capacité à être dans l’instant, d’oser toujours bouleverser totalement sa vie à chaque moment avec une impitoyable lucidité sur ce qu’il vit au jour le jour, au nom d’un idéal d’Absolu christique. C’est cela qui nous rend peut être insupportable Platonov : sa capacité de vivre pleinement le moment présent, son refus farouche de se préserver, de renier ses aspirations au nom des contingences sociales. Sous le règne du conventionnalisme, les concessions remplacent le désir d’Absolu, les circonstances extérieures prennent le pas sur la soif de réaliser son humanité dans son aspiration divine, la routine confortable prend le pas sur l’honnêteté vis-à-vis de l’instant présent. Platonov n’agit pas sans conscience pour son propre plaisir, il agit au contraire guidé une forme d’extrême conscience.

platonov 3 couleursExtrême conscience qui devient une forme de cruauté inaliénable : celle de la souffrance qu’il va produire par sa lucidité exacerbée de ce que sont les attentes des autres. Il se détache de tout protocole communément admis. Anti-héros, que la marginalité et la résistance aux codes habituels que la société petite bourgeoise va finalement condamner. Sa résistance est aussi une impuissance : tout échec est poétiquement sublimé.

Mes origines balkaniques guident ma sensibilité vers des personnages dont on doit célébrer le combat

Mes origines balkaniques guident ma sensibilité vers des personnages slaves, écorchés vifs qui ont une fureur de vivre, à tout prix, et tout le temps. Personnages qui s’arrachent du quotidien au nom d’un idéal mais que le monde extérieur sacrifie finalement sur l’autel de la vulgarité. Personnages dont on doit célébrer le combat pour ne pas se laisser emporter par l’endormissement douillet de la médiocrité. »

Mise en scène et scénographie

IMG_5527« Platonov est un projet qui m’habite depuis de nombreuses années et qui a mûri tout ce temps. J’ai choisi de ne pas situer ni dater la pièce, je ne donne aucun signe d’époque ou de lieu. Ma perspective de travail sur Platonov étant son rapport à l’amour, le thème est, par définition, éternel et universel. Le tourbillon d’une musique festive de bal sur laquelle on danse ainsi que les bouteilles d’alcool qui se vident parachèvent l’installation d’un contexte qui n’est pas ancré dans une situation historique mais d’un contexte de vie. Tchekhov constitue une galerie de personnages hauts en couleurs, qui sont tous plein de vie.

Ce qui est pour moi à observer c’est la matière humaine brute de décoffrage dans toute sa simplicité, son authenticité et sa violence.

Ainsi, la musique tient lieu de décor, et les personnages évoluent sur un plateau vide. Ce dépouillement est à l’image du dénuement des personnages face à l’intensité d’une vie que leur impose Platonov. Ce qui est pour moi à observer, ce n‘est pas un décor flamboyant, mais la matière humaine brute de décoffrage dans toute sa simplicité, son authenticité et sa violence.

L’important est de préserver l’idée d’un perpétuel mouvement chaotique et aléatoire des trajectoires des personnages. C’est pourquoi j’ai insisté sur le foisonnement des différentes entrées et sorties possibles pour les personnages : quand le théâtre où nous jouons ne s’y prête pas, des panneaux les rendent possibles.

La danse est indissociable du jeu des comédiens, elle a été prise en charge par la chorégraphe Gjyle Prenqi qui nous a aidés à trouver la légèreté de ces personnages qui dansent, envers et malgré tout, afin de ne pas s’écrouler. Les personnages ne sont pas passifs mais actifs de leur vie, ils dansent, même au bord de l’épuisement, et n’ont de cesse de célébrer la vie. Voïnitzev, alors que Sofia vient de lui confirmer qu’elle est la maîtresse de Platonov se réfugie dans une danse frénétique alors qu’il a envie de se supprimer. Mais le désir de vivre est trop fort. Anna Petrovna, alors qu’elle vient d’apprendre la perte du domaine, choisit de danser, même si elle ne tient plus sur ses jambes. Platonov, quand Sofia lui a tiré dessus, danse jusqu’à l’ultime instant de sa mort. Cette fureur de vivre est une violence. La musique côtoie les pétarades de feux d’artifice comme les coups de feu alternent avec les couteaux brandis
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Il s’agit d’abord d’une bande d’amis réunis pour une soirée, histoire de bavarder, de cancaner, de tromper l’ennui, de manger, de danser, et de boire aussi, bien sûr. Tout pourrait bien se passer, mais entre rires et Intentions de mise en scène et scènographie 6 larmes, ivresse feinte ou réelle, propos joyeux ou cruels, tendresse, désir, provocation, désespoir, la musique s’enraye. Le drame survient mais la fête continue. Les différents personnages passent leur temps à entrer, sortir, se contredire, (s’)aimer un instant et (se) détester le suivant. Le rythme n’a de cesse de s’accélérer, martelé par la danse qui devient tourbillon infernal nourri par la soif de vie des personnages.

J’attache toujours une importance capitale à l’implication physique de mes comédiens, le corps étant le véritable vecteur de la vie. Je dis souvent que le doigt de pied raconte autant que la parole. En parallèle de la danse, les personnages se confrontent, grimpent sur le dos les uns des autres, se cognent, se touchent, s’embrassent, « s’interchoquent »… Il y a une véritable dimension charnelle et sensuelle dans Platonov, tout particulièrement dans mon adaptation qui se focalise sur les rapports amoureux.

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Tous les costumes ont une dominante en cuir, matière brute, animale, que l’imaginaire rattache au bestial, au sexuel. Les couleurs rouge et noir prédominent également, pour les mêmes raisons. Les maquillages sont neutres, simplement destinés à souligner les visages et les expressions des comédiens. Les yeux sont remarquablement marqués, destinés à évoquer tous les sousentendus du texte, mis en valeur par un certain usage des silences dans le jeu.

Le public a un statut double : il est à la fois l’invité anonyme d’Anna Petrovna qui voit tout de la fête, et le voyeur indiscret des scènes intimes. En effet, au début de la pièce, la fête bat son plein.

le public regarde les comédiens avec la curiosité et l’avidité de l’invité d’une fête dans laquelle on ne connaît personne.

Le public est éclairé, les comédiens dansent, s’interpellent en prenant en compte de façon très directe ces spectateurs anonymes. Le comédien n’est pas sur le plateau, il se mêle au public devenu personnage, au même titre que lui et ses partenaires. Les comédiens regardent les autres comédiens comme ils regardent les spectateurs, et ces derniers se regardent entre eux, avec la complicité des comédiens. Surtout, le public regarde les comédiens avec la curiosité et l’avidité de l’invité d’une fête dans laquelle on ne connaît personne.

L’écriture de Tchekhov n’est ni moralisatrice, ni manichéenne, et j’aime l’idée que l’on s’attache à chacun des personnages. Le drame arrive subrepticement, par les voies de la légèreté. L’humour est omniprésent dans le texte de Tchekhov. Il fend l’air, il est le terreau de l’énergie de ces personnages qui aspirent à autre chose que leur misérable quotidien. Cette forme d’humour « jusqu’au boutiste », même à l’approche de la mort, me parle personnellement, elle m’est familière. Le jaillissement de l’humour alors qu’on est à genoux, broyé sous le poids d’une violence extrême, je l’ai connu dans ma jeunesse au Kosovo. »

Nikson Pitaqaj

*illustrations : Pauline Flotz
Photographies : Blast
Graphisme : Ozan

Platonov, d’Anton Tchekhov

Direction artistique : Nikson Pitaqaj